Il y a quinze ans, Anne-Sophie était une infirmière qui voulait changer de métier sans vraiment savoir vers quoi aller.
Diplômée infirmière en 2006, elle exerce pendant trois ans en chirurgie, pédiatrie, soins palliatifs, médecine interne et coordination des soins. Puis elle reprend deux années d’études de Master en ressources humaines, formation et conduite du changement. Elle travaille ensuite dans le conseil, devient directrice de mission RH et accompagne salariés, managers et entreprises dans leurs transformations.
En 2020, elle crée Infirmière Reconversion, avec l’idée de proposer aux infirmières l’accompagnement qu’elle aurait aimé trouver lorsqu’elle cherchait elle-même une autre voie.
Quinze ans après sa propre reconversion, elle revient sur les questions que les infirmières lui posent le plus souvent : comment accepter de quitter un métier que l’on a toujours voulu faire ? Comment financer sa reconversion ? Comment savoir vers quoi aller ? Et surtout, que valent réellement nos compétences d’infirmières ailleurs ?
Quitter un métier que l’on a toujours voulu faire
Tu dis que tu as toujours voulu être infirmière. Comment as-tu accepté l’idée que le métier dont tu avais rêvé n’était finalement peut-être pas celui de toute ta vie ?
« Je pense que cette acceptation s’est faite par petits pas, très progressivement. On ne se réveille pas un matin en se disant que l’on va changer de métier. C’est plutôt une succession de petites déceptions et de prises de conscience. Il a fallu faire le deuil d’un métier qui était une vocation depuis mes 6 ans. Ça n’a pas été simple : parfois, j’en ai même pleuré. Mais avec le recul, je me suis dit que c’était quand même la meilleure des décisions. »
Anne-Sophie n’a pourtant jamais cessé d’aimer ce qui faisait le cœur du métier infirmier : prendre soin, créer du lien et travailler en équipe pour aider un patient à aller mieux. Son déclic survient dans un service. Elle propose une nouvelle organisation qui permettrait de gagner du temps pour en consacrer davantage aux patients. On lui répond que le service fonctionne ainsi depuis vingt ans et qu’il n’est pas question de changer. Elle comprend alors quelque chose de très simple :
elle ne peut pas changer l’organisation de ce service ni le système de santé, donc c’est à elle de changer.
Avant de vouloir te reconvertir, sais-tu vraiment ce que tu veux quitter ?
C’est probablement l’une des questions les plus utiles de son parcours. Avec de meilleures conditions d’exercice, Anne-Sophie pense qu’elle serait probablement restée infirmière et aurait peut-être évolué vers des fonctions de management. Autrement dit, elle ne voulait pas forcément quitter le métier infirmier. Elle voulait surtout ne plus l’exercer dans ces conditions. Quand tu es épuisée ou démotivée, tout peut se mélanger : le métier, le service, les nuits, la hiérarchie, le manque de moyens, la charge émotionnelle ou encore le sentiment de ne jamais pouvoir travailler comme tu le voudrais. Avant de chercher « quel métier faire après infirmière ? », demande-toi donc ce que tu veux réellement quitter.
- Le soin ne t’intéresse-t-il plus ?
- Ou est-ce ton environnement de travail qui ne te convient plus ?
- Les horaires sont-ils devenus incompatibles avec ta vie personnelle ?
- Veux-tu quitter complètement la santé ou simplement exercer autrement ?
La réponse peut mener vers une reconversion, mais aussi vers la coordination, la formation, le management, la santé au travail ou une autre manière d’utiliser ton diplôme. C’est une des questions qui a guidé Anne-Sophie dans son cheminement.
Est-ce qu’à un moment tu t’es dit : « Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? »
« Non. Comme pour la culpabilité, je ne me suis jamais vraiment posé cette question. »
Une fois sa décision prise, Anne-Sophie avance. Son entourage, notamment ses parents, la soutient. Mais cela ne signifie pas que tout est simple : son employeur refuse par exemple une rupture conventionnelle et elle doit démissionner pour reprendre ses études.
Comment financer deux années d’études après infirmière ?
Très concrètement, comment as-tu financé deux années d’études et vécu pendant ta reconversion ?
« La première année de master, j’ai demandé une bourse en expliquant ma situation. J’ai obtenu cette bourse et mes parents m’ont également un peu aidée. J’ai aussi fait quelques vacations comme infirmière.La deuxième année, j’étais en apprentissage, ce qui finançait intégralement mon année de master, avec une rémunération d’environ 1 400 à 1 500 euros à l’époque. Cela me permettait de m’en sortir et d’aller au bout de mes études. »
Son parcours rappelle une chose importante : financer une reconversion repose souvent sur plusieurs solutions combinées, pas sur une seule.
Quel risque financier étais-tu prête à prendre… et lequel refusais-tu de prendre ?
« Je n’aurais pas accepté de me mettre en difficulté au point de ne plus pouvoir payer mon appartement. Je voulais également préserver mon équilibre personnel. J’ai fait quelques vacations, mais il n’était pas question d’enchaîner les nuits comme infirmière et les journées de cours. »
C’est peut-être la bonne question à te poser avant même de chercher un financement : jusqu’où es-tu prête à aller financièrement pour te reconvertir ? Quel revenu minimum dois-tu conserver ? Combien de mois peux-tu tenir ? Quelle charge supplémentaire peux-tu réellement supporter ? Une reconversion ne doit pas te mettre en danger financièrement ni t’épuiser avant même d’avoir commencé ton nouveau métier.
« Si je devais recommencer, je ferais un bilan de compétences »
Si tu devais recommencer aujourd’hui sans savoir quoi faire, quelle serait ta toute première étape ?
« Je commencerais par faire un bilan de compétences pour comprendre quels métiers pourraient me correspondre. J’ai eu beaucoup de chance de fonctionner à l’instinct et grâce à mes lectures, mais je pense qu’un bilan de compétences aurait été utile pour confirmer ou affiner mon projet. »
Anne-Sophie rappelle aussi qu’une reconversion ne commence pas forcément le jour où tu démissionnes. Avant de quitter les soins, elle avait déjà découvert la coordination des soins à domicile. Ce type d’expérience peut donner des indices précieux sur ce que tu apprécies réellement : organiser, accompagner, transmettre, manager, conseiller, travailler de façon plus autonome…
Ne regarde pas seulement la formation : regarde les portes qu’elle ouvre
Anne-Sophie choisit un master en ressources humaines et conduite du changement. Ce choix lui permet de rester dans l’accompagnement humain tout en élargissant fortement ses possibilités professionnelles. Elle peut travailler dans la santé, mais aussi dans le conseil, les ressources humaines, la formation ou l’accompagnement du changement. Avant de reprendre une formation, pose-toi donc cette question : à quels métiers concrets cette formation me donnera-t-elle accès ? Une formation peut être passionnante sans pour autant permettre une véritable évolution professionnelle.
Les compétences infirmières ont beaucoup plus de valeur que tu ne le crois
Quelle compétence d’IDE t’a été la plus utile dans ta deuxième carrière alors que tu ne pensais même pas que c’était une compétence ?
« Je dirais la gestion de l’urgence. Même sans avoir particulièrement travaillé en réanimation ou aux urgences, j’ai appris à relativiser les situations. Je me disais : “Personne ne va mourir, posons les choses calmement et réfléchissons.” Cela m’a beaucoup servi dans mon activité de conseil et aujourd’hui encore comme chef d’entreprise. »
Gestion du stress, organisation, rigueur, travail en équipe, adaptation, priorisation, communication, empathie : une infirmière utilise ces compétences quotidiennement. Le problème, c’est qu’à force de les mobiliser, elles finissent par paraître normales. Elles peuvent pourtant avoir énormément de valeur en dehors du soin.
As-tu dû travailler davantage que les autres pour prouver ta légitimité ?
« Peut-être un tout petit peu au début, surtout parce que je manquais de confiance en moi. Mais c’était davantage une question personnelle qu’une nécessité de prouver ma valeur en tant qu’infirmière reconvertie.
Ce qui m’a frappée, c’est que dans d’autres secteurs, les compétences infirmières sont très respectées et valorisées. Il y a même parfois davantage de reconnaissance du métier d’infirmière en dehors de l’hôpital qu’au sein de l’hôpital. »
Son propre parcours en est un bon exemple. Après avoir quitté les soins, Anne-Sophie travaille dans le conseil, accompagne des salariés et des managers, conduit des projets et manage des équipes. Elle n’a pas perdu ses compétences d’infirmière en quittant l’hôpital. Elle a appris à les utiliser dans un autre contexte.
Quelle phrase aurais-tu eu besoin qu’on te dise lorsque tu étais cette infirmière complètement perdue qui voulait partir ?
« J’aurais aimé qu’on me dise que les études d’infirmière sont beaucoup plus dures que beaucoup d’autres formations. J’ai fait ensuite un master à Dauphine, dans une université prestigieuse, et j’ai trouvé cette formation vraiment moins difficile que l’école d’infirmière. »
Cette expérience vient répondre à une peur très fréquente : « Est-ce que je vais avoir le niveau pour reprendre des études ? » Après l’IFSI, les stages, les examens, les responsabilités auprès des patients et plusieurs années d’exercice, tu possèdes peut-être déjà beaucoup plus de capacités d’apprentissage, d’adaptation et de travail que tu ne l’imagines.
Quelle est la chose que tu sais aujourd’hui et qui aurait changé ta reconversion si tu l’avais comprise quinze ans plus tôt ?
« J’aurais aimé comprendre plus tôt que les compétences d’une infirmière sont réplicables et transposables dans énormément d’autres secteurs d’activité. Dans une vie professionnelle, on peut exercer trois ou quatre métiers différents. Il est fini, selon moi, le temps où une infirmière reste infirmière toute sa carrière. »
Le piège : attendre que la situation s’améliore toute seule
C’est l’une des erreurs qu’Anne-Sophie observe aujourd’hui chez les infirmières en réflexion : repousser leur projet en espérant que la situation finira par s’améliorer. Mais
réfléchir à une reconversion ne signifie pas démissionner demain.
Tu peux commencer beaucoup plus simplement :
- te renseigner sur un métier ;
- parler avec quelqu’un qui l’exerce ;
- regarder les offres d’emploi ;
- comparer des formations ;
- faire un bilan de compétences ;
- tester une piste avant de prendre une décision.
Explorer ne t’engage à rien. Cela permet en revanche de transformer progressivement « Je ne sais absolument pas quoi faire d’autre » en plusieurs possibilités concrètes que tu peux étudier, confirmer ou éliminer.
Est-ce que le soin lui manque ?
Y a-t-il quelque chose du soin qui te manque encore aujourd’hui ?
« Non, parce que je suis très épanouie dans mon travail. Ce qui aurait éventuellement pu me manquer, c’est le relationnel, l’humain et le fait d’aider et de faire grandir l’autre. Mais dans mon activité d’accompagnement en bilan de compétences, je suis justement au cœur de ces enjeux. »
Anne-Sophie ne considère pas que ses difficultés venaient d’une incapacité à s’adapter. Elle estime surtout qu’elle n’était pas à sa juste place dans le système de santé tel qu’elle le vivait. Sa reconversion lui a permis de retrouver ailleurs ce qu’elle aimait dans le soin : l’humain, l’accompagnement et le sentiment d’être utile.
Avec le recul, Anne-Sophie ne regrette pas d’être partie. Si elle pouvait parler à l’infirmière qu’elle était à l’époque, elle lui dirait simplement :
« Fonce, ne te pose pas de questions. »
Et lorsqu’elle imagine ce qui se serait passé si elle était restée :
« Si je n’étais pas partie, je crois que je serais cette infirmière aigrie que je me suis toujours promis de ne jamais être. »
Pour autant, elle ne renie pas ses années d’infirmière. Cette expérience a profondément construit sa façon de travailler, sa vision des autres et, plus tard, le projet Infirmière Reconversion. Sa reconversion n’a donc pas effacé son premier métier. Elle s’est construite avec lui.
C’est probablement l’idée essentielle à retenir si tu réfléchis toi aussi à la suite : quitter le métier infirmier ne signifie pas repartir de zéro. Tu pars déjà avec des compétences, une expérience professionnelle et une connaissance de l’humain qui peuvent avoir de la valeur dans de nombreux autres métiers.
La première étape n’est donc pas toujours d’apprendre à faire complètement autre chose.
C’est parfois simplement de prendre conscience de tout ce que tu sais déjà faire, puis de découvrir où tu pourrais l’utiliser autrement.



